J. Bradford Hipps - L'Aventuriste [critique]

30/1/2018

Après avoir longtemps exercé le métier de programmeur informatique, J. Bradford Hipps s’est tourné vers l’écriture et a publié en 2016 L’Aventuriste, son premier roman. Ayant acquis les droits pour notre pays, les éditions Belfond proposent l’ouvrage aux lecteurs français deux ans plus tard, en ce début d’année 2018, dans le cadre de la rentrée littéraire d’hiver. Dans ce roman enlevé, le primo-romancier nous emmène au cœur d’un des derniers champs de bataille modernes : l’entreprise.



Henry Hurt, trentenaire fringuant et célibataire, est cadre dans une société informatique. Responsable du département ingénierie, il supervise les employés chargés de programmer le logiciel commercialisé par la société. Lorsqu’il est convoqué dans le bureau du directeur général un matin, il ne se doute pas que c’est le début d’une course contre-la-montre pour sauver l’entreprise qui doit absolument réaliser quatre millions de dollars de chiffre d’affaires avant la fin du trimestre sous peine de voir les huiles du siège prendre des mesures drastiques. Ce que Henry ne sait pas, c’est que cette opération sauvetage va avoir des conséquences sur sa vie privée…

AUTOPSIE DU MONDE DE L’ENTREPRISE

La littérature, de tout temps, s’est rarement intéressée au monde de l’entreprise. Si Zola a beaucoup décortiqué le monde ouvrier, l’action de ses romans ne prenait cependant pas place au sein même des usines. Il y a une explication logique à ce désintérêt : les auteurs ne sont que rarement au fait de la réalité de l’entreprise. Lorsque l’on vit de sa plume, il est difficile d’écrire sur un univers que l’on ne connait pas sans tomber dans la caricature, de décrire un environnement dont on ignore les subtilités lorsque l’on n’a pas besoin de se lever tous les matins pour se rendre à son bureau, que l’on ne sait pas ce que c’est que de devoir rendre des comptes à un supérieur hiérarchique, que l’on ne connait pas la pression inhérente au besoin de rester compétitif dans un environnement ultra-concurrentiel – ou que ses souvenirs sur le sujet datent de si longtemps qu’ils sont perdus dans les limbes de la mémoire et forcément plus à jour, le monde de l’entreprise évoluant à la vitesse de l’éclair. Vous allez m’opposer le fait que tous les auteurs ne vivent pas de leur plume et vous avez raison. Cependant, les 99% des auteurs qui vivent d’autre chose que de leur écriture sont rarement issus de l’entreprise ; ce sont plus souvent des enseignants, des fonctionnaires, des journalistes, etc. Le raisonnement est donc valable pour eux aussi.

J. Bradford Hipps, pour sa part, connaît bien son sujet puisqu’il a très longtemps travaillé en entreprise et qu’il n’a quitté ce monde que très récemment. Et cela se ressent dans L’Aventuriste où il croque parfaitement le monde sans pitié qu’est celui de l’entreprise – les faux-semblants, l’hypocrisie, les tensions, les attirances, la précarité, tout y est admirablement décrit et retranscrit dans ce qui s’avère être une parfaite autopsie.


UN AVENTURISTE PAS AVENTURIER

Et le tour de force de J. Bradford Hipps est qu’il a fait de son personnage principal un aventuriste – il va faire preuve d’impulsivité et d’opportunisme – mais pas un aventurier – il se laisse vampiriser par son travail au détriment de toute vie sociale ou familiale –, et que le dévouement de cet employé modèle le mènera au plus bas, dans un final tout à la fois inique et douloureusement réaliste, loin des happy end lénifiants que nous offre souvent la littérature.

Une critique acerbe du monde du travail tracée avec acuité par un auteur qui connaît tous les rouages de la machine capitaliste.


L'aventuriste
J. Bradford Hipps
L'Aventuriste
Belfond – 11/1/2018
352 pages
21,00 €

J. Bradford Hipps