Rebecca Lighieri - Il est des hommes qui se perdront toujours [critique]

28/6/2020

Il est des hommes qui se perdront toujours : un titre choc qui donne fortement envie de se pencher sur le nouveau roman de Rebecca Lighieri. Publié le 5 mars, soit quelques jours seulement avant le confinement, le risque de voir cet ouvrage « rater » sa carrière est grand. Cela serait cependant dommage tant le roman édité chez P.O.L mérite de rencontrer son public au vu des nombreuses qualités. Alors foncez chez votre libraire préféré vous procurer ce roman tout à la fois noir et éblouissant.


Karel, Hendricka et Mohand vivent dans une cité des quartiers nord de Marseille. Les deux premiers courent les castings avec leur père tyrannique qui rêve de gloire et d’argent facile. Le troisième, souffrant de nombreuses infections et malformations est le souffre-douleur du géniteur de la fratrie, même si ce dernier ne perd pas une occasion de maltraiter également ses deux aînés. Les trois frères et sœurs vont donc grandir entre un père qui a la main lourde et l’insulte facile et une mère qui le laisse faire pour des raisons obscures – à moins que ce ne soit à cause de la drogue. Tous les trois vont tenter d’échapper à leur destin et de se construire une vie « normale ». Mais est-ce seulement possible lorsque l’on a été à ce point brimer pendant toute son enfance ?

ENFANCE MALTRAITÉE BIEN TRAITÉE

P.O.L, qui n’est pas un éditeur comme un autre, a fait le pari d’une quatrième de couverture coup de poing – lapidaire mais édifiante – plutôt qu’un texte laudatif dénué d’objectivité comme c’est de coutume dans la littérature. À en croire les éditeurs, tous les romans qu’ils publient sont des chefs-d’œuvre comme on n’en a jamais lus et tous leurs auteurs des génies ! La réalité est évidemment tout autre.

Cette quatrième de couverture, qui se trouve être un court extrait du roman, est la suivante : « L'espérance de vie de l'amour, c'est huit ans. Pour la haine, comptez plutôt vingt. La seule chose qui dure toujours, c'est l'enfance, quand elle s'est mal passée. »


Emmanuelle Bayamack-Tam et Rebecca Lighieri sont une seule et unique personne, cela n’est un secret pour personne. Mais jamais un roman de la seconde n’a autant ressemblé à un ouvrage de la première : difficile de ne pas penser à Arcadie (l’hypnotisant dernier roman de Emmanuelle Bayamack-Tam – P.O.L, 2018, prix du livre Inter 2019) en lisant Il est des hommes qui se perdront toujours, même si ces deux ouvrages sont à l’opposé l’un de l’autre puisque le premier interrogeait sur la notion de communauté et était pétri d’amour familial. L’amour familial, Karel, Hendricka et Mohand ne savent pas ce que c’est, eux qui ont traversé l’enfance sous les coups et les insultes. Mais les deux ont en commun d’être des romans d’apprentissage âpres.

Il est des hommes qui se perdront toujours est un roman poisseux qui plonge le lecteur dans l’enfer de la maltraitance enfantine et des dégâts que de tels actes peuvent engendrés sur les enfants qui les subissent pendant de nombreuses années. La plume effilée et talentueuse de Rebecca Lighieri/Emmanuelle Bayamack-Tam déverse des phrases adamantines qui emportent le lecteur dans un torrent d’émotion. Le personnage de Karel, complexe et fouillé, donne de l’épaisseur au récit qui s’avère être totalement prenant.

Dans romans comme celui-ci, on en redemande !


A LIRE AUSSI SUR LITTÉRATURE & CULTURE

lamerica
arcadie
la_tete_sous_l_eau
il_est_des_hommes_qui_se_perdront_toujours
Rebecca Lighieri
Il est des hommes qui se perdront toujours
P.O.L – 5/3/2020
384 pages

À Propos de l'auteur

Rebecca Lighieri est le pseudonyme de l'écrivaine Emmanuelle Bayamack-Tam.
Agrégée de lettres modernes, elle enseigne le français dans un lycée de la banlieue parisienne depuis trente ans. Elle est codirectrice, avec Jean-Marie Gleize et Olivier Domerg, des éditions Contre-Pied depuis leur création en 1994.

Emmanuelle Bayamack-Tam prend le pseudonyme de Rebecca Lighieri pour écrire des romans noirs.

rebecca_lighieri